Le Passé enterré
Le Passé enterré

Abdelkrim GHALLAB

Le Passé enterré, roman traduit de l'arabe au français par Francis Gouin, 1991

À l'intersection de la chronique, du roman, de l'essai historique et de l'œuvre politique, Le passé enterré d'Abdelkrim Ghallab est avant tout une plongée dans les tréfonds des mentalités d'un peuple ancien, aux prises avec une modernité vécue comme un cauchemar, subie et non pas choisie, car transmise par le vecteur de la domination coloniale. Il est aussi une peinture des «états d'âme» de la ville de Fès ; cité vénérable qui semble défier le temps, repliée sur ses conventions et sur son passé florissant de ville autonome et conquérante, mais qui se découvre subitement comme un atome dans le vaste monde, exposée à ses changements et à ses soubresauts. Fès qui voit ses enfants changer, non plus à son image, mais à celle du monde. D'où le titre de l'ouvrage : un parti-pris pour l'avenir, la réalisation de soi jamais achevée et un refus du repli sur le passé, de l'autosatisfaction qu'il nourrit et de la destruction qu'il prépare. Fès devient alors cette concentration urbaine où se condensent les contradictions et où se cristallisent les conflits dont l'enjeu est la construction de l'avenir.

Haj Mohamed Thami, grand bourgeois fassi incarne ce passé dont la mentalité «avait si longtemps entravé la marche en avant et était encore ancrée dans bien des esprits». Aux yeux de l'un de ses fils, Abderrahman, ce père «n'est plus le miroir fidèle de mon pays... La rouille des générations passées s'accumule dessus, le ternit, le rend opaque». Mais, comme le souligne à juste titre Jacques Berque dans la pénétrante préface du roman — qui doit impérativement être lue à la fin du livre pour ne pas risquer d'apparaître opaque au lecteur — , les situations n'atteignent jamais l'extrême. Ici, point de «famille, je vous hais», Abderrahman «ne condamne dans sa famille, ses compagnons et sa ville qu'une part transitoire et repérable de négativité. C'est qu'il assume une vérité non pas empruntée à autrui mais spécifique, à charge pour lui de la transformer ». Beaucoup, note Jacques Berque, auront reculé «devant des bilans sélectifs, plus cruels, parfois que le rejet global». C'est la raison pour laquelle Haj Mohamed Thami, l'homme qui «s'emmitoufle dans la triple opacité de la coutume familiale, de la routine mercantile et de la crainte révérencielle », l'homme qui incarne donc le passé à enterrer, ce père qui doit mourir, ce féodal de type islamique, décrit dans le roman comme un «homme du centre » dont «l'égoïsme utilitariste étouffe l'intelligence », est le personnage le plus attachant, car le plus pathétique, d'un livre qui évite délibérément toute intrigue romanes que.

 

Malgré ses défauts évidents, les injustices dont il se rend coupable, les traumatismes qu'il inflige à ses proches et dont l'un se révélera mortel pour le fils qu'il a eu d'une domestique, pour ne pas dire d'une esclave, malgré le système oppressif dont il est une parfaite émanation et un rouage actif, Haj Mohamed est le produit d'une culture, d'une vision d'un monde toujours inchangé, régi par un temps cosmique, fixé dans une langue où les mots de liberté, d'exploitation, d'indépendance, de révolution, sont des néologismes imposés par les circonstances d'un temps chronologique tenu pour périssable. Pour lui, il n'y a pas des maîtres et des esclaves, mais des puissants et des domestiques et la loi est toujours avec la force. L'amour «honteux » n'est pas lié à l'amour sexuel, le seul du reste à avoir droit de cité ; il est plutôt celui des sentiments, forcément impudiques. Le portrait qu’Abdelkrim Ghallab fait de ce patriarche fassi vaut toutes les analyses «ethnologiques ».

Haj Mohamed, surmontant tout de même son aversion pour l'école, acceptera de lui livrer son fils, Abderrahim. Par ce geste, il se désiste de son rôle de formateur de ses enfants et de contrôleur de leur avenir pour céder cette fonction au système dominant. La première vraie défaite de cette génération du passé, l'école publique en est le véritable artisan, plus que le colonialisme qui, venu en «réformateur », maintiendra les structures anciennes qui servent sa domination. De sorte que les fils de notables, instruits à l'école, devront, pour réformer leur société, entrer en conflit à la fois avec le colonisateur et avec le makhzen, ce pouvoir local maintenu dans ses apparences : leur véritable école sera la prison et son cortège d'humiliations.

C'est ce que vivra Abderrahim dont l'esprit se formera à attendre toujours de l'avenir qu'il lui apporte une libération, mais qui n'arrivera jamais à consommer une véritable rupture avec le passé, incarné par ce père tout de même respecté et aimé. Le passé devra donc mourir de mort naturelle et l'avenir ne sera pas une résurrection, une renaissance mais une mutation quasi biologique. Telle est l'originalité de ces pays d'Islam qui savent faire preuve de grands actes de résistance, mais ne sont jamais accueillants pour les révolutions radicales et doivent souvent vivre de lentes et tragiques agonies avant de s'ouvrir à de nouveaux horizons. Voici donc, avec le livre de Ghallab, le roman vrai d'une révolution invisible : celle qui siège dans les mentalités.

Publisud, 01/12/1990.

H.D.

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